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Wednesday, November 26, 2014

Quoi de neuf?

Édith Piaf à l'Olympia - Photo trouvée ici
Dans chacune de mes classes, il y a un moment de prise de parole libre, inspiré du "Quoi de neuf" de la pédagogie Freinet.
Le principe en est le suivant : le matin, les élèves qui le souhaitent, s'inscrivent au tableau, et en début d'après-midi, ils peuvent présenter un objet, raconter une anecdote ou partager une lecture. S'en suit un échange oral avec toute la classe. 
L'objectif est de favoriser l'expression orale, bien sûr, mais surtout d'enrichir les activités scolaires avec des supports variés apportés par les enfants. 
Souvent, je profite de ce que les élèves apportent pour démarrer une séquence de travail, tant il est plus facile pour moi, et plus intéressant pour eux, de partir de leur propre curiosité et de leur envie d'apprendre!

Ce vendredi-là, tu as inscrit ton nom sur le tableau. Je revois même ta signature, ta façon maladroite de tracer le X de ton prénom comme une croix barrant presque les autres lettres...
Il faut dire que tu es si jeune. Six ans à peine. C'est l'année de ton CP.
Cette classe, je ne la connais pas très bien. Je suis la remplaçante de l'enseignante partie en congé de maternité. Mais depuis quelques semaines que je suis là, j'ai déjà repéré ta famille. 

Tes deux sœurs, scolarisées dans les classes voisines, gamines trop vite poussées et mal fagotées.
L'aînée effacée, timide.
La cadette provocatrice, toujours impliquée dans les embrouilles de cour de récré.

Ta maman, frêle, pâle et l'air maladif. J'ai toujours l'impression qu'elle vacille, qu'elle va tomber.*
D'ailleurs, elle dit être tombée dans les escaliers et elle se présente au portail avec des lunettes de soleil. En plein hiver, dans la grisaille de la banlieue lyonnaise.
Quand elle les quitte, au bout de quelques jours, l'épais maquillage ne cache pas tout à fait l'arc-en-ciel d'un hématome qui s'estompe...

Ton père, enfin. Je l'ai rencontré la semaine précédente. Bourru, embarrassé et visiblement mal à l'aise d'avoir à s'occuper des enfants, il est venu m'expliquer que ta mère avait été hospitalisée suite à une hémorragie due à une grossesse extra-utérine. Il voulait juste me dire que tu resterais à la cantine pendant toute l'absence de ta maman.

Toi, tu es le petit dernier.
Je ne t'entends pas beaucoup d'habitude. Tu n'es pas de ceux qui prennent la parole tout le temps. Tu es le petit gars tranquille qui s'applique mais qui "rame" un peu... La lecture du soir n'est pas toujours maîtrisée, les poésies pas sues... Du coup, tu essaies de ne pas te faire trop remarquer. Tu sursautes à chaque fois que je t'interroge. Tu es tout surpris de savoir répondre aux questions.
Tu n'oses pas vraiment te laisser entrainer dans les espiègleries des copains... qui, de fait, ne sont pas tendres avec toi et te provoquent souvent.
Tu es un drôle de petit fantôme, en fin de compte.

Alors ton nom au tableau, ce matin-là, c'est une première.
Tu passes la matinée comme d'habitude, enfin, je suppose. Parce que j'ai oublié. Parce que je n'ai rien remarqué.

13h30, le "quoi de neuf" commence.
Ta camarade a perdu sa première dent et veut montrer le trou dans son sourire.
Le suivant présente la cassette vidéo d'un épisode de Tintin.
Deux autres continuent et présentent des jouets. Je ne me souviens plus bien, mais c'étaient des "pogs" ou des "crados", enfin des trucs de cour de récré de cette époque-là. 
On a encore droit à une anecdote de poney.

Et c'est ton tour.
Tu sembles  hésiter avant de te lever, puis dans un élan décidé, tu te places devant le tableau et tu racontes avec tes mots d'enfant, sans oublier aucun détail cru, comment ton père viole ta sœur aînée sur le canapé du salon, tous les soirs depuis que maman est à l'hôpital.
Ton récit fini, tu retournes à ta place.

Le suivant, ou la suivante, se lève et raconte son anecdote d'enfant de CP.
CP, l'année des dents qui tombent et de la petite souris; des jouets et des cartes que l'on s'échange à la récré; des exploits à la corde à sauter ou au judo; des dessins pour la maîtresse, avec des cœurs et des fleurs; des premiers drames ("c'est plus ma copine" ou "il m'a traité"), mais aussi des premières vraies amitiés racontées avec des étoiles dans les yeux...

Je suis sonnée. Écœurée.
Ne sachant ni quoi, ni comment faire, je décide de sonner la récré.
La récré à cette heure-ci? C'est incongru. Les enfants ne bougent pas.
Je les brusque. Allez, tout le monde dehors.
J'ai besoin de respirer. J'ai sûrement dû prendre une grande goulée d'air, d'ailleurs.

Dans ce petit village qui s'est transformé en banlieue rurbaine et chic de Lyon, on a rajouté des préfabriqués autour de la cour d'école. Je quitte celui qui abrite ma classe pour aller frapper dans le bâtiment d'à côté où se trouve le directeur. Il est aussi l'instituteur du CM2 et de la sœur aînée. (Au CM2, les enfants ont dix ans.)

Mon collègue est en pleine leçon de grammaire. Il ne comprend pas que je le dérange. Si c'est une urgence, pourquoi ne dis-je rien devant toute la classe? Et où sont mes élèves? (On ne doit jamais laisser les élèves seuls, en cas d'urgence, il est d'usage d'envoyer deux enfants "messagers" chercher un autre adulte.)
J'insiste pour le faire sortir dans le couloir où je lui répète mot pour mot ce que je viens d'entendre. Je le vois se décomposer. Puis il retourne dans sa classe. Que va-t-il faire?
Ses élèves, comme les miens, ont un moment de stupeur quand leur maître décrète d'une voix blanche que c'est la récré.

Je me souviens être retournée surveiller tout le monde dehors.
Je me souviens que le directeur est resté absent un long moment et qu'il a réapparu avec une tasse d'un breuvage chaud pour moi.
Ce jour-là, par chance, la médecin scolaire était présente dans l'école. Elle a tout de suite interrompu la visite médicale en cours pour s'occuper des deux enfants. Elle a même pu faire des premières constatations médicales sur la petite fille.
Nous sommes restés tard à l'école ce vendredi-là, après avoir saisi le procureur, répondu aux gendarmes, signé nos dépositions.

Je me souviens que les trois enfants étaient absents le lundi matin suivant. Et le lendemain aussi. Sans nouvelles, les enseignants s'inquiètent. Mais dans ce contexte, nous étions plutôt rassurés.
Notre signalement avait dû être suivi d'effet, pensions-nous. Les enfants avaient certainement été placés en urgence dans le cours du week-end. Sans aucun doute, le service d'aide à l'enfance contacterait bientôt l'école.
C'est le jeudi, quand les gendarmes se sont présentés avec les éducateurs pour venir chercher les enfants afin de les placer en sécurité dans une famille d'accueil, que nous avons tous compris que quelque chose avait dérapé.
Cette famille avait déménagé. Disparue, envolée. On n'en a plus jamais entendu parler. Le père n'a pas été poursuivi.

Cette semaine l'actualité met en avant la convention des droits des enfants et la lutte contre les violences faites aux femmes. 
Comment ne pas repenser à toi, petit fantôme? Tu dois avoir 27 ans maintenant.
Quel homme es-tu devenu?

J'aurais pu arrêter les "quoi de neuf"... mais j'ai continué.
Au fil des ans, j'ai entendu le petit M., 5 ans, en grande section de maternelle, raconter comment son père balançait le poste de télé par la fenêtre quand il était fâché.
Et j'ai entendu la petite K., 7 ans, expliquer comment elle dormait avec sa mère qui gardait un grand couteau dans le lit pour se protéger du père.
D'autres aussi, ont dit leur expérience quotidienne de la violence. Tous n'ont pas raconté des choses donnant lieu à signalement...

Pour toi, lecteur, je précise que ces enfants de passage, je les ai croisés dans tous les milieux sociaux et culturels.

*Dans mon souvenir, j'associe l'image de cette femme à celle de Piaf...

Tuesday, October 28, 2014

Fils du vent


Détail de "La naissance de Vénus" de Botticcelli

Toi, tu es le fils du vent.
Et depuis septembre, tu es dans ma classe. Assis au premier rang. Sans cesse, je te cherche du regard.
Tu es insaisissable.
Tel un souffle de vent, tu t'échappes, tu tourbillonnes. Un instant ici, l'autre déjà loin, ailleurs.

Je dois rendre lundi un imprimé très détaillé et très officiel qui décrit ton comportement à l'école.
Comment te résumer dans ces petites cases étroites? Toi, le fils du vent! Peut-on t’attraper, te décrire?
Comment résumer tes pensées et tes angoisses qui transparaissent parfois dans ce que tu dis? Comment dire la richesse de ton imagination? 
Comment avoir le temps de t'entendre, toi qui souffles à contre-temps?

Face à toi, fils du vent, pas de chance si on essaye d'être l'adulte solide comme le chêne, tu t'enfuis ou bien tu bouscules. Tu ébranles les certitudes. Jusqu'à présent, l’École n'a pas toujours su se laisser traverser par ton grand coup de vent frais...

Face à toi, fils du vent, mieux vaut essayer d'être le roseau qui plie et se laisse caresser.
Comment dire l'intimité que tu crées quand tu te laisses aller à caresser l'ongle de mon pouce, dans un geste compulsif de tout-petit?

J'essaye de construire une passerelle pour aller vers toi. Tâche peu aisée dans les rafales. Le fil qui nous relie me semble être celui d'une araignée, invisible, ténu.
J'ai la sensation d'être une exploratrice en terre inconnue. Rien, dans ton paysage, ne ressemble à ce que j'ai pu connaître ailleurs. J'ai donné cette image à ton papa, lui suggérant de se mettre dans la peau d'un explorateur lui aussi...
Comment faire bonne figure face à ce grand gaillard aux yeux soudain embrumés? 
Comment (re)construire la confiance que tes parents ont perdue? 

Beaucoup de questions dans ce qui précède, les doutes que j'essaye de formuler pour m'éviter de m'enfermer dans des certitudes.
Et pour éviter de t'enfermer dans des cases que l’Éducation Nationale fige trop souvent pour trop longtemps.

Des questions, mais aussi le plaisir d'être au quotidien, l'exploratrice, le roseau, la tête folle dans le vent...

Tuesday, July 22, 2014

Passager clandestin

Cette illustration n'a pas grand chose à voir... Encore que. C'est un très beau récit de passage de l'enfance à l'âge adulte. Avec de l'émancipation dedans, ça ne gâche rien! Si vous ne l'avez pas déjà fait, précipitez-vous pour lire Marjane Satrapi.


Tu es arrivé hier. Pas sans frapper, au contraire, mais je ne t'avais pas entendu. Enfin, je n'étais pas sûre. Je suis descendue pour voir et je t'ai aperçu par la fenêtre du salon.

Je n'ai pas reconnu la frêle silhouette d'adolescent, le coupe-vent noir, la capuche rabattue, serrée autour du visage, barrage dérisoire contre la pluie battante, les mèches de cheveux trempées collées sur le front. Je n'ai pas reconnu le regard furtif, presque apeuré... ou était-ce de la surprise?
En ouvrant la porte, je m'apprêtais à questionner et rembarrer un importun.

Et je t'ai reconnu.
Avec toi, les souvenirs sont arrivés. Tout dans ton attitude et ta présence m'a rappelé le passé.

J'ai reconnu l'enfant à ta façon de quitter tes chaussures boueuses sur le paillasson, ton embarras à me surprendre dans mes habits de chantier, ta réserve avant d'accepter un coup à boire puis ton empressement à te servir un sirop de menthe et manger un bon goûter...
Je me rappelle des trajets que nous faisions ensemble quand je t'emmenais à l'école. On parlait de ton chat, de tes leçons, de ta famille, de tes copains, des vacances... Quels autres sujets auraient pu convenir entre un garçon de dix ans et la mère de son copain d'enfance?
Hier aussi, les études, les projets de vacances, la famille et les animaux...

J'ai reconnu l'adolescent, impulsif, tête-brulée, perdu, fragile et ténébreux. Comment ne le serais-tu pas, toi qui avait essayé d'en finir alors que tu n'étais pas encore un "teenager"? Toi qui a vu mourir ton meilleur ami?
Toi qui a survécu.
Je me suis souvenue d'avoir essayé de trouver des mots quand tu m'avais confié ton mal-être, osant pleurer et refusant de toutes tes forces le collège privé où tes parents t'avaient inscrit...
Je me suis rappelée du moment où tu étais tombé du trampoline, créant la panique chez tes copains affolés devant ta perte de connaissance...
Et ce jour, le lendemain de l'avalanche, où pour te sortir de l'abîme, je t'ai secoué, physiquement, devant tes parents impuissants. J'aurais même été jusqu'à te mettre un coup de boule si tu n'avais pas réagi...

J'ai reconnu l'homme aussi. Celui qui a réussi à se dégager, à trouver le courage moral et physique d'aller chercher les secours.
Celui à qui j'ai osé conseiller de faire ses propres choix.  De se dégager du poids des convenances. D'apprendre à prendre de la distance vis-à-vis d'une famille aux interactions toxiques. D'oser vivre.
Avec l'homme, j'ai parlé du jour où mon fils est mort. Du capitaine des secours en montagne qui a vu sa vie changer ce jour-là, lui aussi. (Il me l'a confié depuis...)
Hier aussi, des mots. Pour dire combien je suis heureuse de te voir grandir, de te voir faire des projets. 
Des mots pour dire le souvenir aussi. Et le chagrin. 
Des mots que je te dis et que tu viens entendre.


The only time you should ever look back, is to see how far you've come.

Sunday, February 2, 2014

À l'école de la vie


Septembre 1990, Paris, quartier de la Goutte d'Or.
Tu viens d'être jetée dans la classe par une femme en colère. Tu es la première arrivée.

C'est le premier jour de classe et c'est ma première rentrée en tant que titulaire. Le sentiment de panique de ce premier matin est encore là. J'attends la vague des arrivées, je sais que je vais vite être entraînée dans un rythme de dingue. Bref, c'est la rentré à l'école maternelle.

Je m'accroupis vers toi et je te demande ton nom. Tout ce que je vois c'est deux grands yeux, ton regard croise à peine le mien. Je remarque tes boucles emmêlées, pas coiffées. Tu n'as pas du être débarbouillée non plus, mais tu portes des beaux habits, visiblement tous neufs.
J'essaye de savoir qui tu es, où est l'adulte qui t'a accompagnée. J'ose te demander où est ta maman. Tu me montres du doigt la femme qui cajole un garçon de l'autre côté du couloir. Elle semble douce et câline avec lui. Je te demande si c'est ton frère. Je dois me contenter d'un imperceptible hochement de tête en guise d’acquiescement.

Tu restes près de moi. Tu es si proche que je sens la chaleur de ton petit corps le long de ma jambe. Mais tu ne me touches pas. Je ne sais toujours pas ton nom.
Je continue à accueillir de mon mieux tes camarades.
27 élèves de moyenne et grande section, ils ont entre quatre et cinq ans. 18 nationalités. Quatre des cinq continents sont représentés.
La classe bruisse, frémit. C'est un tourbillon d'enfants, de parents, d'informations, de cris, de rires et de pleurs en tous genres. Puis les adultes se retirent peu à peu, les enfants papillonnent moins, prennent tranquillement leurs aises. Les couloirs sont moins bruyants, on n'entend plus les cris des petits dont c'est la première rentrée, juste des pleurs, enfin, un tout petit peu... L'école s’apaise. On va pouvoir commencer.

C'est ce moment que choisit ta mère pour se présenter à la porte de la classe. Le visage dur, fermé. Je revois la femme en colère que j'avais presque déjà oubliée. En un seul souffle, elle me dit que tu vas partir à 10 H avec un taxi qui te conduira à l'hôpital de jour parce que tu es "mauvaise".
Elle repart en tournant les talons sans que je n'aie trouvé grand chose à lui répondre. Je ne la verrai que en colère. Pendant toute l'année scolaire.
Tu es restée à mon côté. Je ne sais toujours pas ton nom, enfin, je l'ai déduit de ma liste, mais personne ne t'a nommée.

Ta mère partie, tu te diriges tout droit vers un pan de mur vide et tu te tapes la tête contre le mur.
C'est ta première crise de l’année, ce ne sera pas la dernière.
Toujours le même schéma. Un débordement verbal, l'agressivité de ta mère.
Le mur.
Le son de ta tête qui cogne.

J'apprendrai vite à te prendre dans un petit groupe à l'accueil. Tu arrives seule presque chaque matin, alors j'en profite pour m'asseoir avec toi pendant que ta mère accompagne ton frère dans la classe en face.
Quand elle vient dans la classe, je reste avec toi. Tu ne la regardes même pas. Toujours la même agressivité. Elle parle de toi comme de la personne responsable de tous ses malheurs, puis ayant "vidé son sac", elle s'en retourne.
Heureusement, elle se lasse. Ne vient plus. Ou alors ne dit rien ou que le minimum sur les changements d'horaires de l'hôpital, le quotidien...
Tes crises s'espacent.

L'année avance. Le travail avance. Le suivi avec l'équipe hospitalière qui s'occupe de toi...
J'apprends à connaître ton histoire, ta famille. Tu es la dernière d'une fratrie de quatre. Deux sœurs aînées, adolescentes qui t'accompagnent parfois, ton frère, un "grand" de cinq ans, à peine 12 mois de plus que toi. Ton père est malade, il ne travaille plus. Il reste complètement absent. Ta famille est aidée par les services sociaux et la protection de l'enfance.

Le travail avec toi avance aussi. Tu avances à ton rythme dans tes apprentissages de la moyenne section.
Je t'ai enfin entendue parler, après Noël. Pas à moi, ni à un camarade. Non. Mais tu parles aux poupées de la classe.

1991
L'année a commencé avec la guerre du Golfe. En janvier, je fais classe le jour et à 18h, avec les collègues, on part manifester contre l'implication de la France dans cette guerre. La nuit, le froid, les gaz lacrymogènes, les courses poursuites pour échapper aux CRS, les soirées passées à refaire le monde...
L'école est un lieu de paix. J'avance dans mon amour de ce métier. J'apprends. De tous ces enfants des quatre coins du monde, j'apprends la vie.

Printemps 1991
Ma classe est au deuxième étage, au fond du couloir.
Ce matin-là, j'entends une femme hurler depuis la porte d'entrée, puis dans la coursive du rez-de-chaussée, dans la cage d'escalier. Quand la voix arrive dans le couloir, je distingue enfin ce qu'elle crie : "Je vais lui couper les couilles! Je vais lui couper les couilles!"
Ta mère déboule dans la classe, elle est suivie du concierge et de la directrice, ainsi que d'une maman déléguée de parents. Tout le monde à l'air de vouloir s'interposer. Il y a du bruit, de la confusion. Elle continue à hurler. Mais qui veut-elle donc émasculer?
Je ne comprends rien. Je ne sais pas comment, tout à coup, elle n'est plus là, les autres personnes non plus. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé.
Et je ne sais pas où tu es.

La suite m'apportera les réponses. Ta mère s'explique dans le bureau de la directrice (elle ne s'est calmée que sous la menace de faire appel à la police).
La veille, ton frère, le seul homme valide de ta famille aux yeux de ta mère, ton frère de cinq ans, aurait fait une chute de la balançoire de la cour pendant que j'assurais la surveillance de la récréation. Il aurait été grièvement blessé aux testicules, sans que je ne daigne m'occuper de lui, ni que je ne m'aperçoive de quoi que se soit. Il est à l'hôpital où on doit l'opérer.
Son homme, son seul homme est émasculé, elle n'aura pas de descendance, elle veut se venger.
J'ai toujours pas compris... À qui veut-elle couper les couilles?
Ben, à mon mari, bien sûr, pour que moi non plus je n'aie pas de descendance...

Quand enfin je remonte dans ma classe, je te vois. Tu étais là?
Tu viens vers moi à la récréation et pour la première fois de l'année scolaire, tu t'adresses à moi.
Tu m'expliques avec force détails comment ton frère s'est blessé en chahutant sur les lits superposés à la maison, comment le docteur est venu, que non, ton frère n'était pas à l'hôpital, mais à la maison avec ton papa...

Tu as commencé à parler, tu ne t'arrêteras plus.
Je te découvre un formidable sens de l'auto-dérision (à quatre ans!) et beaucoup d'humour. Tes crises n'ont pas disparu, mais sont de plus en plus rares.

Début d'été
Les récréations s'allongent, on est tellement bien dehors. Je suis assise et j'ai posé mes clés dans le creux de ma jupe.
Toi, tu joues plus loin, avec tes copines. C'est ta nouvelle conquête : aller vers les autres et partager leurs jeux. Tu t'es tellement épanouie que tu deviens même de plus en plus souvent une petite despote.
Aujourd'hui, ça ne loupe pas. La copine vient se plaindre que tu fais "la commandante".
Je te réprimande et te propose de retourner jouer, mais tu restes près de moi et je me demande pourquoi.
Te punis-tu?
Pas du tout. Tu fais la câline, la séductrice et tu joues avec les clés au creux de mes jambes.

- C'est tes clés, maîtresse?
- Oui.
- C'est la clé de ta maison?
- Non, c'est la clé de ma voiture.
- T'as une voiture à ton mari?
- Non, c'est ma voiture à moi.
- Tu conduis la voiture?
- Oui.
- Et ton mari, il veut?
- Oui, des fois, je conduis, des fois, c'est mon mari.
- Ma maman elle conduit pas. C'est mon papa. Elle dit que c'est que les papas.
- Qu'est-ce que tu en penses toi?
- ... Mon frère quand il sera grand, il aura une voiture pour conduire vite.
- Tu sais, quand tu seras grande, tu pourras conduire une voiture toi aussi si tu veux.

Ton sourire à ce moment-là, petite Meyriem, reste un des plus beaux cadeaux que j'ai reçu.



J'ai quitté la Goutte d'Or cet été-là.
Je pense souvent à ces enfants qui me furent confiés.
En ce moment où tellement de bêtises sont colportées sur l'école, j'ai eu envie de raconter cette histoire.
Mais je n'oublie pas les histoires des autres élèves de cette classe.

Catherine, 6 ans, enfant de Chine, qui travaillait avec ses parents, le soir, au restaurant familial et que je couchais chaque matin sur les coussins du coin bibliothèque où elle finissait sa nuit jusqu'à 11H20...

Aminata et Fanta, sœurs, mais on disait "cousines" (leur famille pensait que ça serait mal vu si on savait que le papa était polygame). Deux belles petites filles espiègles, toujours souriantes, même à 7h30 quand elles allaient à la corvée d'eau pour le squat, remplissant des bidons qu'elles portaient sur leur tête.
Vacances dans le pays d'origine de leur famille en avril (pour ne pas manquer l'école quand elles seraient au CP, c'était primordial pour leurs mamans qu'elles soient instruites).
Au retour, elles ne riaient plus, ne jouaient plus. On aurait dit deux chandelles qu'on a soufflées... Elles avaient été excisées.

Méhmet, Muhamad, Amara, Adama... Les garçons avaient leurs soucis aussi. Mais les filles subissaient une discrimination supplémentaire. Je ne suis pas sûre hélas, que ça ait changé.

Chaque jour depuis plus de 20 ans, j'enseigne à de futurs citoyens français les valeurs primordiales de respect, d'Égalité, de Fraternité et la Liberté.

J'espère juste que maintenant qu'ils sont adultes, parents à leur tour peut-être, ils ne se laissent pas séduire par les sirènes trompeuses de la bêtise et de la haine.

Thursday, October 17, 2013

Mots d'enfances


Trouvé ici

Il en va dans ma famille comme dans beaucoup d'autres, certains mots d'enfant traversent les décennies et même les générations parfois.
Je pense qu'on est nombreux à avoir au moins un mot d'enfant attaché à nos souvenirs jusqu'à en devenir un trait de notre personnalité.

Moi, j'étais une enfant fonceuse et déterminée. Qui a dit pénible et colérique? 
A l'automne de mes trois ans, j'avais deux collants, un rouge, un bleu. Je ne voulais porter que le bleu.
Le dialogue matinal devait régulièrement ressembler à ça:
"-Mets ton collant. (en désignant le rouge)
- Non!
-Tu veux le bleu alors?"
Jusqu'au jour où je voulus porter le rouge alors qu'on me tendait le bleu (déjà inconstante...).  
La légende familiale raconte que ce jour-là, je me mis dans une colère terrible en réclamant "le bleu". Au grand désarroi de mes parents qui eurent du mal à comprendre que pour moi "le bleu" signifiait "l'autre". 
Depuis, ils ont compris. (Ils ont mis le temps!) Aujourd'hui, ils demandent : "Tu prendras le Château Margaux ou le bleu?"
Attention! Il ne faut PAS TOUJOURS répondre "le bleu". Ici, on a le choix entre le Château Margaux et le pichet de rosé du patron. Maintenant, tu fais ce que tu veux...

Here's another anecdote close to my heart.
Dans cette enfance des années 70, mes parents nous élevaient avec les principes en vigueur à l'époque. On faisait nos yaourts, on tissait des sets de table et des ponchos (véridique! hélas!) et on passait des vacances à tourner des services d'assiettes en grès dans une communauté...  
Assez bizarrement, les assiettes ont survécu, mais pas le reste. C'est peut-être pas plus mal.
Or donc, à la maison, l'industrie alimentaire débutante était déjà le "Grand Satan", toute entière représentée par l'aliment repoussoir absolu : le chewing-gum.
Il nous était formellement interdit d'en consommer. Ça nous collerait l'estomac, nous ferait roter ou pire nous aurions pu ressembler à des vaches qui ruminent.

Un jour, le plus jeune de nos oncles, qui voulait se faire bien voir de ses neveux, rapporta en même temps que ses Gitanes Maïs, un paquet de "Fraicheur de vivre! Hollywood Chewing Gum".
Oui, le chewing-gum nous était interdit, mais aucun adulte n'était choqué à l'idée de fumer ses deux paquets de clopes par jour devant les gosses, si possible dans la voiture vitres fermées, tout en pestant parce qu'on avait la gerbe...
Aussi, imagine la tête du tonton, quand du haut de ses trois ans, mon frère eut cette phrase célèbre :
"J'en veux pas, c'est plein de premiers choumacs*!"
*produits chimiques

Depuis 1976, l'expression "premier choumac" m'accompagne (en pensée seulement, je te rassure) quand j'utilise la moindre molécule de synthèse, que ce soit un médicament, une lessive ou autre...
Aujourd'hui, je pense à celle qui "continue le combat" (encore une réminiscence des seventies!) grâce aux premiers choumacs du Dr Vrac.

Et ne me remercie pas de t'avoir remis ça en tête!
Allez tu veux du rab?

PS En tant que maman, je m'étais dit que j'allais noter tous les mots de chacun de mes enfants...
Je ne l'ai évidement pas fait!  
Certains sont restés, mais c'est une autre histoire.